Paire de plaques en Pietra Dura
- Description
- Histoire
Italie, Florence, première moitié du xviie siècle
Attribuée à la Galleria dei Lavori in Pietra Dura
Marqueteries de pierres de rapport (dont lapis lazulis, agate et jaspe), marbre noir et jaune
Cadres en bronze ciselé et doré
Dimensions (avec cadres):
Hauteur: 20,5 cm – 8 inches
Largeur: 16,5 cm – 6 1⁄2 inches
Exemple comparable
- Panneau en Pietra Dura aux fruits et oiseau, XVIIe siècle, Paris, musée du Louvre (inv. LAB1107).
Exemples similaires
- Galleria de’ Lavori in Pietre Dure, Paire de plaques en Pietra Dura, début du XVIIe siècle, Florence, Musée de l’Opificio delle Pietre Dure.
- Martin Carlin (ébénisterie), Pietra Dura attribuée à la Galleria de’ Lavori in Pietre Dure,Table de milieu ornée de plaques en Pietra Dura, vers 1780, Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon (inv. VMB 13753).
- Suite de dix plaques en Pietra Dura florentine représentant des oiseaux, XVIIe siècle, collection particulière.
Ces deux plaques rectangulaires, réalisées en marqueterie de pierres dures — incluant notamment le lapis-lazuli, l’agate et le jaspe — ainsi qu’en marbres polychromes, présentent une scène bucolique animée d’oiseaux en pleine nature.
Chaque panneau figure un oiseau de la même espèce, proche du geai bleu, élégamment perché sur une branche de cerisier portant feuilles et fruits. Sur l’un des panneaux, un délicat papillon en vol vient enrichir la composition. La subtilité de l’exécution repose sur un choix particulièrement raffiné de pierres aux teintes variées, permettant de restituer avec virtuosité les volumes, les jeux d’ombre et les textures. Les nuances de rouge traduisent les différents stades de maturité des cerises, tandis que les éclats chatoyants du lapis-lazuli évoquent la vivacité du plumage de l’oiseau.
Les techniques de la Pietra Dura
Héritier des savoir-faire antiques de la gravure sur pierre, tels que les camées intaillés et les gemmes gravées, le travail des pierres dures en Italie s’inscrit dans une longue tradition. La marqueterie florentine développée à partir de la Renaissance peut être subdivisée en deux procédés distincts : l’intarsia et le commesso. Bien que proches sur le plan technique, ces deux méthodes se distinguent par la manière dont les pierres sont intégrées au support.
L’intarsia repose sur l’incrustation de fragments de pierre aux formes et teintes variées dans un support, le plus souvent en marbre, préalablement évidé pour accueillir les pièces. Le fond, partiellement visible, sert de trame structurante et révèle la segmentation du décor. Dans le cas d’un plateau de table, des renforts métalliques, notamment en fer, sont parfois ajoutés en bordure pour assurer la stabilité. Les deux plaques étudiées ici relèvent de cette technique.
Le commesso, en revanche, désigne une mosaïque plane dans laquelle les éléments sont assemblés bord à bord et collés sur un support non-apparent. Cette méthode, emblématique de la Renaissance florentine, vise à obtenir un ensemble sans jointure visible. Les pièces sont maintenues pendant l’assemblage à l’aide d’un serre-joint. Une fois assemblées, un enduit à base de plâtre est appliqué autour du décor pour consolider l’ensemble durant la fabrication avant d’être retiré. La surface du décor est ensuite polie avec soin, d’abord à la pierre, puis au plomb.
Le processus débute par l’élaboration d’un modello, esquisse préparatoire confiée à un artiste. Celui-ci peut être exécuté à l’huile sur toile ou à l’aquarelle sur papier. Le dessin est ensuite reporté sur un calque, qui sert de matrice pour décomposer l’image en zones distinctes, correspondant chacune à une pierre ou un groupe de pierres à découper.
Les pierres sont sciées en tranches de 2 à 4 mm d’épaisseur. La découpe s’effectue à l’aide d’une scie en forme d’archet, constituée d’une branche courbée de châtaignier et d’un fil métallique tendu, dont le mouvement est renforcé par un abrasif humide (souvent du sable) et l’usage d’une spatule métallique. L’artisan choisit les veines de pierre les plus appropriées en fonction des couleurs, ombres et textures recherchées. Un échantillon est collé sur le calque pour guider le façonnage.
Dans le cas de l’intarsia, comme ici, les cavités du support sont creusées en suivant la forme des éléments à y insérer. Le fond est laissé volontairement rugueux pour renforcer l’adhérence.
À l’origine, des plaques de marbre blanc translucide étaient utilisées, parfois doublées d’un papier métallisé afin d’amplifier les effets lumineux. Une fois les pierres ajustées, elles sont d’abord fixées temporairement avec du plâtre afin d’égaliser le revers du décor à l’aide d’un abrasif. Elles sont ensuite collées définitivement avec un mélange de cire d’abeille et de colophane chauffée. Le plâtre est retiré, et la surface est longuement polie avec des abrasifs humides, puis avec des feuilles de plomb.
Le degré de minutie exigé par ces techniques implique des délais d’exécution particulièrement longs. À titre d’exemple, la réalisation de la table de la Tribune des Offices, à Florence, mobilisa une dizaine d’artisans spécialisés pendant onze années.
Les deux plaques étudiées ici relèvent d’un savoir-faire fondé sur une sélection minutieuse des matériaux. Chaque pierre a été choisie non seulement pour sa couleur, mais aussi pour ses nuances internes, exploitant les veines naturelles pour suggérer reliefs, ombres et textures. Assemblées avec précision, elles constituent une composition cohérente au sein d’un ensemble décoratif autonome.
L’art de la Pietra Dura en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles
La plupart des fabricants de panneaux de pietra dura (ou pierre dure) exerçaient leur art à Florence, bénéficiant depuis la fin du XVIe siècle de la protection des grands-ducs de Toscane. En 1588, le grand-duc Ferdinand Ier de Médicis fonde la Galleria dei Lavori, principal atelier florentin spécialisé dans les pierres dures. Cette institution développe, à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle et jusqu’aux années 1730, une production particulièrement dynamique.
Les panneaux en pierres dures produits dans ce cadre se présentent comme de simples objets décoratifs destinés à être encadrés, comme ici, ou bien comme éléments intégrés dans des meubles d’ébénisterie tels que coffrets ou cabinets. Aujourd’hui, plusieurs exemples sont conservés à Florence, au palais Pitti, à la Galerie des Offices ou à l’Opificio delle Pietre Dure, ainsi que dans d’autres musées comme le Metropolitan Museum of Art ou le Getty Museum. Le célèbre cabinet Badminton, commandé en 1726, est exposé dans les collections des princes de Liechtenstein à Vienne.
Dès les années 1650, ces meubles furent très appréciés en Europe. Des marchands merciers hollandais se déplaçaient souvent en Italie et commandaient des plaques de pierres dures et marbres qu’ils adaptaient eux-mêmes sur des cabinets conçus pour les recevoir, avec l’aide de grands ébénistes locaux. Quelques ébénistes hollandais vivaient et travaillaient sur place à Florence. Ainsi, des marchands merciers d’Augsbourg ont aussi adapté ces plaques sur des meubles exécutés par des artistes locaux.
Face au succès des cabinets de pietra dura importés d’Italie et au coût de ceux-ci, des ébénistes parisiens tentèrent, dès le début des années 1660, de rivaliser avec ces derniers en se chargeant dans un premier temps d’intégrer ses panneaux sur des meubles parisiens. Ainsi, l’ébéniste Pierre Gole se vit confier en 1659 par Mazarin le soin de réaliser deux cabinets à partir de panneaux de marqueterie de Florence, qui finalement déplurent au cardinal.
Si cette première tentative se solda par un échec, l’idée fut cependant reprise peu de temps après par Colbert qui, toujours attentif aux dépenses de l’État et souhaitant créer un art adapté au goût de Louis XIV, montrait des réticences à acheter des cabinets florentins. C’est dans ce contexte que fut créée par Louis XIV à Paris en 1662 la manufacture des Gobelins, devenue Manufacture royale des meubles de la Couronne en 1667, ayant alors pour ambition de réunir dans un même lieu, et sous la direction de Charles Le Brun (1619-1690), des lissiers, des orfèvres, des sculpteurs, un atelier de pierres dures et des ébénistes.
Ayant su développer un art au service de Louis XIV, Domenico Cucci, ébéniste d’origine italienne arrivé en France à la fin des années 1650, travailla alors à la tête de toute une équipe à la réalisation de cabinets monumentaux. Les grands cabinets commandés pour Versailles par Louis XIV furent délaissés pendant le règne de Louis XV. Ils furent alors vendus pour la plupart vers 1750 et achetés par des marchands de l’époque qui les démontèrent afin de les réadapter sur des meubles plus petits tels que l’on peut les voir aujourd’hui dans les collections royales britanniques (commode, console), suédoises (petits cabinets à vantaux), au château de Versailles (table), et anciennement dans les collections Rothschild (commode d’encoignure et à vantaux), le plus souvent réalisés par les ébénistes Martin Carlin (1730-1785) et Adam Weisweiler (1746-1820).
Parmi les meubles conservés, il est intéressant de noter que certains d’entre eux présentent des panneaux à l’iconographie tout à fait similaire aux plaques étudiées ici. L’oiseau est l’un des motifs les plus fréquemment exécutés par les ateliers florentins, illustrant avec ingéniosité les possibilités chromatiques des pierres à travers le plumage des espèces, reproduites ou inventées.
La table à écrire du duc de Brissac, exécutée par Martin Carlin, conservée au château de Versailles (inv. VMB 13753), présente ainsi six plaques de marqueterie en pietra dura, insérées dans la ceinture du meuble. Chacune représente un oiseau posé sur la branche d’un arbre fruitier, accompagné d’un insecte en vol. Le cadre est en marbre jaune. Les plaques, datées du XVIIe siècle, proviennent des ateliers de la Galleria de’ Lavori, centre de production principale de la Pietra Dura florentine. La composition, associant le motif d’un oiseau statique à un élément en mouvement (insecte), le traitement des plumages et l’environnement végétal trouvent un écho direct dans les deux plaques étudiées ici, dont l’un des panneaux inclut également un papillon.
Ces panneaux représentant des oiseaux sur des branches d’arbres fruitiers sont au XVIIe et XVIIIe siècles typiques de la production en Pietra Dura florentine. Bien qu’ils aient très souvent été utilisés pour revêtir cabinets, coffres et armoires, une paire de plaques similaire conservée au musée de l’Opificio delle Pietre Dure indique qu’il était parfois coutumier d’encadrer ces plaques, à l’image de petits tableaux, comme c’est ici le cas. Le musée du Louvre en conserve également un exemplaire (inv. LAB 1107).
La Galleria de’ Lavori in Pietre Dure
Fondée en 1588 à Florence sous l’impulsion du grand-duc Ferdinando Ier de Médicis, la Galleria de’ Lavori in Pietre Dure est alors conçue comme un atelier de prestige. Il est dédié à la restauration d’objets antiques en pierres dures ainsi qu’à la création de compositions originales. Le projet répondait à une double ambition : affirmer le pouvoir culturel de la dynastie médicéenne et pérenniser un savoir-faire technique d’exception. Ferdinando Ier engage des artisans locaux qu’il forme rigoureusement à cet art complexe, les initiant à l’assemblage minutieux de fragments de pierres colorées pour composer de véritables images lapidaires. Cette technique, que l’on peut qualifier de mosaïque illusionniste, atteint un raffinement tel qu’elle évoque parfois la peinture plus que l’art décoratif.
Tout au long du XVIIe siècle, l’atelier se consacre principalement à l’ornementation de la chapelle funéraire des Médicis dans la basilique San Lorenzo, chantier emblématique amorcé en 1605. Mais c’est au cours du XVIIIe siècle que la notoriété de l’atelier dépasse les frontières toscanes : à mesure que les créations en pietre dure deviennent des objets de convoitise dans les cours princières européennes, les artisans issus de la Galleria sont appelés à travailler pour les plus grandes familles aristocratiques du continent. Bien que d’autres ateliers existent de façon contemporaine en Italie, à Rome par exemple, et sur le continent, comme en Allemagne, Florence conserve les plus grandes commandes en termes de marqueterie figurative, représentant oiseaux ou paysages colorés.
L’institution, rebaptisée Opificio delle Pietre Dure au milieu du XIXe siècle, connaît une profonde mutation en intégrant les principes de conservation-restauration scientifique. Elle poursuit aujourd’hui son activité en tant qu’établissement public, rattaché au ministère italien de la Culture, conjuguant tradition artisanale, innovation technique et transmission des savoirs. Par cette continuité, l’Opificio s’impose non seulement comme un laboratoire de restauration de premier plan, mais aussi comme témoin vivant de l’excellence florentine dans ce domaine technique.
Bibliographie
- Daniel Alcouffe (dir.), 18e aux sources du design : chefs‑d’œuvre du mobilier 1650–1790, cat. Exp., Versailles, Domaine de Versailles et de Trianon 26 octobre 2014 – 22 février 2015), Dijon, éditions Faton, 2014.
- Stéphane Castelluccio, Les meubles de pierres dures de Louis XIV et l’atelier des Gobelins, Paris, Édition Faton, 2007.
- Calin Demetrescu, Le style Louis XIV, Paris, Les Éditions de l’Amateur, 2002.
- Calin Demestrescu, Les ébénistes de la Couronne sous le règne de Louis XIV, Lausanne, La Bibliothèque des Arts, 2021.
- Galerie G. Sarti, Fastueux objets en marbre et pierres dures, Londres, G. Sarti antiques Ltd., 2006.
- Pierre Kjellberg, Le Mobilier français du XVIIIe siècle : Dictionnaire des ébénistes et des menuisiers, Les éditions de l’amateur, 2002, p. 109.





