Tableau en Compigné représentant une vue des environs de Francfort-sur-le-Main
- Description
- Histoire
France, dernier tiers du xviiie siècle
Attribué à Thomas Compigné
Étain, or
Gouache et vernis colorés
Hauteur : 18,5 cm – 7 3⁄8 inches
Largeur : 22,5 cm – 9 inches
Ce tableau en Compigné représente une vue de bord de cours d’eau. La scène, réalisée à la gouache et rehaussée d’or, a été exécutée sur une feuille d’étain estampée. La composition représente un paysage des environs de Francfort-sur-le-Main. Au premier plan, une mince rive équipée de barrières fait face à un plan d’eau sur lequel circulent plusieurs embarcations, dont des voiliers. Des personnages y naviguent ou s’activent à proximité d’une maison située au bord du fleuve. Cette habitation présente des colombages, un toit élevé, une tourelle, ainsi que des escaliers menant directement à l’eau. À l’arrière, un jardin se devine, marqué par la présence d’un arbre dépassant la toiture et visible dans le lointain. Sur la rive opposée, un village se dessine. Le clocher d’une église s’élève au-dessus des toits, tandis que d’autres voiliers longent cette berge. Le fleuve s’étire en profondeur, traçant une ligne d’horizon qui rejoint un ciel aux teintes bleu rosé, suggérant le début du jour. Certains détails architecturaux sont rehaussés d’or. L’ensemble est bordé d’un liseré vert et or, et inséré dans un cadre à large moulure orné d’une frise perlée.
Le processus de création des Compigné : Gravure, estampage, polychromie
Les petits tableaux réalisés sur écaille ou sur étain, couramment désignés sous le nom de « Compigné », doivent leur appellation à Thomas Compigné, tabletier parisien actif dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, établi rue Greneta. Bien que son nom soit attaché à ce type de production, il n’est pas établi avec certitude qu’il en ait été l’unique créateur. Ces œuvres, à la fois précieuses par leur matière et minutieuses par leur exécution, témoignent d’une maîtrise technique alliant gravure et peinture. L’étude du tableau analysé permet de tenter de mieux comprendre cette production singulière.
La fabrication de tableaux en Compigné repose sur l’utilisation d’une matrice gravée au tour, qui constitue l’élément fondamental du procédé. Le tabletier commence par y inciser en creux les éléments principaux de la composition, à l’aide d’un tour à guillocher, en s’inspirant généralement d’une gravure préexistante. Ce recours à des modèles imprimés assure la cohérence des représentations tout en autorisant des interprétations variées lors de la phase de mise en couleur. La matrice, en bronze, offre une résistance suffisante pour permettre plusieurs estampages. Le relief y est rendu avec une extrême finesse, particulièrement visible dans les zones guillochées comme les plans d’eau ou les architectures, dont les effets évoquent la broderie ou le tissu moiré. Dans les deux tableaux analysés, ce travail est parfaitement perceptible et témoigne d’un haut niveau de maîtrise technique.
Deux types de support sont employés par Compigné : l’écaille de tortue et l’étain. L’écaille, après avoir été assouplie dans un bain d’eau bouillante et d’huile, est pressée sur la matrice afin d’en conserver le relief. L’étain, plus ductile, permet une reproduction fidèle du motif sans risque de détérioration. L’œuvre étudiée ici a été réalisée sur étain, comme en témoignent la texture, l’épaisseur du matériau et la régularité de l’estampage. Une fois imprimée par la matrice, la surface est peinte à la gouache, une peinture à l’eau opaque et couvrante. Les jeux de couleurs et de dorure varient selon l’inspiration de l’artiste. Ainsi, les ciels peuvent différer sensiblement d’une version à l’autre d’un même sujet. Les figures humaines, souvent absentes de la matrice, sont ajoutées à la gouache. Leur nombre, leur position et leur costume peuvent ainsi varier d’un exemplaire à l’autre.
La dorure, fréquente dans de nombreux Compigné, est vraisemblablement appliquée au pinceau après l’estampage, grâce à un mélange composé de gomme arabique et de poudre d’or diluée à l’eau. Cette méthode, préférée à la dorure au mercure, plus dangereuse et nécessitant un passage au feu, permet une grande précision dans le traitement des détails. Pour les zones plus étendues, notamment les encadrements, la feuille d’or peut être utilisée.
Variations et interprétations de modèles gravés
La composition de l’œuvre examinée ici reprend une gravure du XVIIIe siècle : Les Environs de Francfort sur le Main, exécutée par Jean-Jacques Leveau d’après une œuvre de Franz Edmund Weirotter (1733–1771), peintre autrichien. Cette estampe, conservée au musée d’art et d’histoire de Genève (inv. E 2012-0064), est reproduite par le tabletier dans sa structure générale, bien que le transfert sur matrice métallique entraîne une inversion du motif. Le sujet est mentionné dans une annonce que le tabletier fait paraître dans L’Année littéraire en 1770, confirmant l’intérêt porté à ce type de vues topographiques dans son répertoire décoratif. Certains éléments, tels que les personnages ou des éléments architecturaux ou végétaux, ont été raccourcis, modifiés ou volontairement omis lors de la transposition gravée sur feuille d’étain. En raison du procédé employé, chaque exemplaire d’un même modèle présente des caractéristiques propres. Les rehauts de gouache, appliqués manuellement sur chaque pièce, introduisent des variations notables. Dans l’exemple considéré, Thomas Compigné ajoute un jardin à l’arrière de la maison et supprime la représentation de l’arche délabrée figurant dans la gravure d’origine.
Thomas Compigné exploite un large éventail de sujets pour ses tableaux. Il puise son inspiration dans l’actualité, les sujets en vogue ou les demandes particulières de sa clientèle. Plusieurs compositions évoquent des événements contemporains, tels que l’inauguration du nouveau pont de Neuilly ou l’acte de bienfaisance de la Dauphine en 1773. D’autres accompagnent l’achèvement de grands chantiers. En 1772, au terme des travaux dirigés par Ange-Jacques Gabriel au château de Saint-Hubert, Compigné exécute deux vues de la résidence destinées à être présentées au roi.
Les sources iconographiques utilisées sont nombreuses. Elles comprennent des estampes françaises d’après Claude Joseph Vernet ou Pierre-Antoine Baudouin, ainsi que des modèles d’origine étrangère, notamment d’après Canaletto ou Aert van der Neer. Plusieurs compositions proviennent également de la série des Maisons royales de France gravée par Jacques Rigaud, incluant le palais des Tuileries, le palais du Luxembourg et une vue de Paris depuis le pont Royal. Ce corpus est désigné dans les documents d’atelier sous les termes de « Paysages, Marines, Architectures », auxquels s’ajoutent quelques scènes classées parmi les « sujets historiques ».
Initialement de petit format, les tableaux de Compigné étaient conçus pour les cabinets de collectionneurs. Ils adoptent, dans une seconde phase, des dimensions plus importantes. Ces versions agrandies sont accompagnées de cadres décorés et s’adressent à des espaces de réception. Certains motifs sont transposés en médaillons circulaires ou bien directement élaborés selon ce format. Ces médaillons, intégrés à des objets de luxe tels que des tabatières, ont souvent été dissociés de leur support initial. Dans certains cas, ils ont été pensés dès l’origine comme unités autonomes ou commercialisées isolément dans la boutique de Compigné, pour répondre à des commandes spécifiques.
Malgré l’absence de documentation exhaustive sur l’ensemble de cette production, les œuvres réalisées selon cette technique sont généralement rattachées à l’atelier de Thomas Compigné ou à son cercle. Leur attribution reste toutefois sujette à vérification. L’étude de la qualité d’exécution, de la rigueur formelle et de la conformité à des compositions gravées permet d’isoler les productions issues directement de la main du tabletier. Dans le cas présent, la finesse des rehauts, la modulation des contrastes et la continuité stylistique autorisent une attribution à Thomas Compigné lui-même.
Thomas Compigné
Bien que les œuvres de Thomas Compigné fascinent les amateurs d’objets d’art depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, sa figure reste encore aujourd’hui mal connue. Depuis une trentaine d’années, certains auteurs ont proposé une origine italienne, hypothèse fondée uniquement sur les variations orthographiques relevées dans les documents anciens, où son nom apparaît sous les formes Compigni, Compignié ou Compigné, dans un contexte général d’instabilité dans l’écriture des patronymes. Aucun élément probant ne vient cependant confirmer cette filiation, et son origine demeure incertaine.
Les premières données biographiques concernant Thomas Compigné apparaissent vers 1750, époque à laquelle il est établi à Paris, dans l’enclos du Temple. Ce quartier particulier lui offre certains privilèges, car il relève d’un statut d’exception, celui d’artisan privilégié du roi. Le Temple, au XVIIIe siècle, fait partie des rares enclos parisiens qui soustraient leurs résidents aux règles corporatives imposées dans le reste de la capitale. En 1756, il transfère son activité rue Greneta, à l’enseigne du Roi David, adresse qu’il occupe encore en 1778. Fabriquant et marchand de sa propre production, il développe une activité florissante qui atteint son apogée au début des années 1770.
Exerçant le métier de tabletier, il se spécialise dans la fabrication et la vente d’objets de luxe : boîtes, jeux de trictrac, de dames et d’échecs, tabatières, poignées de canne en écaille blonde incrustée d’or. Ces pièces, réalisées avec un soin extrême, reposent sur la maîtrise de techniques variées telles que la marqueterie de bois ou de nacre, la taille de l’ivoire, le travail au tour, le ciselage des métaux. Le choix des matériaux contribue également à leur caractère précieux : or, argent, écaille de tortue marquetée, moulée ou piquée d’or, ivoire, bois indigènes et exotiques. Cette production répond au goût parisien du temps pour les objets raffinés et techniquement sophistiqués.
Thomas Compigné appartient au petit nombre de tabletiers du XVIIIe siècle dont le nom ait été conservé, notamment parce qu’il a pris l’initiative, dès le début de sa carrière, de signer une part importante de ses œuvres. Cette démarche reste rare à son époque. Plusieurs de ses tableaux portent la mention « Compigné, tabletier du roi », parfois accompagnée de la description du sujet représenté et de l’indication de la technique, comme « exécuté sur le tour ».
Entre 1762 et 1773, il met au point plusieurs procédés nouveaux. Une technique développée en 1762 semble permettre de colorer l’écaille selon diverses teintes. En 1766, il réalise des tabatières de deuil en écaille noire. En 1773, il conçoit des boîtes qui permettent de parfumer le tabac qu’elles contiennent. Ces innovations témoignent d’une recherche continue dans le domaine des arts d’agrément. À partir de 1765, il développe une technique originale à l’aide de ses tours de tabletier, d’abord appliquée à l’ornementation de tabatières. Cette invention donne naissance à une série d’objets aujourd’hui désignés sous le nom de « Compigné » : tableaux et médaillons réalisés sur fond d’écaille ou amalgamés en or de couleur.
La notoriété de Thomas Compigné s’accroît dans la capitale à partir de la fin des années 1760. Plusieurs gazettes louent la qualité de ses réalisations entre 1766 et 1773, évoquant des objets « très beaux, incrustés d’or et de différentes couleurs très solides ». Cette reconnaissance atteint son sommet lorsque l’artisan présente ses œuvres à la cour, à plusieurs reprises. Le 3 août 1772, il soumet au roi et à la famille royale, en séjour à Compiègne, deux médaillons représentant une vue du château de Versailles et une vue de Paris prise depuis le pont Royal. Le 14 décembre de la même année, il présente au roi, à Versailles, deux tableaux sur écaille : une vue du château de Saint-Hubert, du côté de l’entrée, et une autre du même château, du côté de l’étang. Le 19 décembre 1773, il montre une nouvelle composition à la cour, intitulée Les Malheurs réparés par la Bienfaisance. Enfin, le 9 octobre 1774, il présente deux œuvres à un membre de la famille royale : Joyeux avènement de Louis XVI au trône et L’Ombre d’Henri IV montrant au roi le chemin de la gloire.
En 1773, il reçoit le brevet de tabletier du roi. Une annonce publiée trois ans plus tard précise qu’il est pensionné par ce dernier. Cette même année 1773, sa présentation de deux vues du château de Saint-Hubert à Louis XV lui vaut le titre de tabletier privilégié du roi, titre qu’il conserve sous Louis XVI. Sa clientèle compte des figures de premier plan de l’entourage royal, dont Madame du Barry. Le succès rencontré par Compigné dans les années 1760 et 1770 s’explique par la diversité de ses productions, leur originalité formelle, mais aussi par sa capacité à s’adapter aux demandes de la mode. Il propose ainsi, en 1770, des boîtes à sujets allégoriques liés au mariage du Dauphin et de la Dauphine, en 1774 une tabatière de deuil consacrée à la mort de Louis XV, et des médaillons célébrant l’avènement de Louis XVI.
À partir de 1774, aucune annonce ne mentionne de nouveaux sujets pour ses tableaux exécutés sur le tour. Son activité semble diminuer à partir de 1775. Ses compositions les plus célèbres représentent des vues de villes, de monuments ou de châteaux, souvent intégrées dans des perspectives de jardins ou de paysages animés de personnages. Par leur minutie, leur fidélité topographique et la richesse de leurs effets décoratifs, ces œuvres s’inscrivent pleinement dans la tradition des arts précieux du siècle des Lumières.
Bibliographie
- « Les Compignés et leurs créateurs, ces délicats chefs‑d’œuvre de la tabletterie au XVIIIe siècle », Plaisir de France, n° 427, mars 1975.
- Compigné, peintre et tabletier du Roy, catalogue d’exposition, Grasse, Villa-Musée Jean-Honoré Fragonard, juin-juillet 1991.
- Fréron, L’Année littéraire 1770, Tome VI, 30 octobre 1770, p. 215




